Le Beaufighter de Port de Bouc

Par Pierre Giustiniani

Située à proximité de Port de Bouc cette épave a été découverte et déclarée par Gérald Savon. Deux plongée furent réalisées sur le site avec les plongeurs et le matériel de l’association Archéologie Sous-Marine (2ASM) afin de déterminer de quel type d’appareil il s’agissait et d’en connaître l’histoire.

Un bimoteur aux caractéristiques particulières

L’équipe était constituée de Gérald Savon (inventeur), Avril Savon, Kim Antoniazzi, et Pierre Giustiniani (responsable de l’expertise), le support utilisé était l’embarcation de l’inventeur. Une surveillance de surface accrue est nécessaire l’épave se trouvant à proximité du chenal de navigation des tankers et des porte containers. Les fonds étant vaseux, les conditions de visibilité, aléatoires, varient en fonction des vents dominants et des courants. 

La première immersion eu lieu avec une visibilité très médiocre (une vingtaine de centimètres). Il se dégage une impression de mauvais état général de l’aéronef. L’appareil est sur le dos. Les deux moteurs sont encore en place avec leur hélice tripale, les trains d’atterrissage à double fourche sont présents, une partie du nez a disparu ainsi que tout l’empennage et la queue. Sur la partie du fuselage avant de l’avion des tubes, en partie arrachés, et quatre sorties ovoïdes de canon  ou de mitrailleuses sont visibles. Une colonie de congres de grande taille a pris possession de l’épave, incitant à la prudence d’autant plus que le moindre contact avec le fond soulève des nuages de vase. Les caractéristiques du train d’atterrissage avec la présence d’entretoises sur la partie supérieure des doubles fourches, les bouches de canon sont suffisantes pour entamer des recherches.

Les vestiges visibles

Les éléments relevés lors de la première plongée ont orienté nos recherches vers un appareil anglais, bombardier léger, torpilleur, chasseur de nuit ; le Bristol Beaufighter. Une deuxième plongée a été rapidement programmée afin de confirmer notre hypothèse. Cette immersion s’est cette fois déroulée dans des conditions optimales de visibilité permettant la réalisation de plusieurs prises de vue.

Le fuselage avant : le nez qui contenait un radar est absent. Sur la partie gauche les tubes ainsi que les canons sont présents dans leur logement, à droite un tube a disparu et l’autre est partiellement arraché faisant un angle de 90° avec le fuselage. La présence de morceau de filets sur un des moteurs laisse supposer une destruction partielle par des bateaux pécheurs.

Le fuselage arrière : Il est brisé en deux juste avant l’emplanture des ailes. Cette fracture témoigne d’un choc violent car elle n’est pas située au niveau des lignes d’assemblage de l’avion.

Le moteur tribord:

Bien conservés le moteur et sa nacelle apportent une importante indication. L’hélice est « en drapeau ». On peut en déduire que lors de l’amerrissage le moteur tribord était en panne conformément aux recommandations inscrites sur les manuels de pilotage. Des fragments de filets de pèche recouvrent une partie du capot. On note la présence d’un des canons posé contre le moteur entre les deux pales.

Le train d’atterrissage est en place dans la nacelle.

Le moteur babord :

Les pales de l’hélice sont tordues, le capot est enfoncé sur sa partie inférieure. On distingue nettement sur le coté du moteur un échappement dont la partie terminale présente une série d’aspérités (décrit en tant que « porcupine exhaust » ou « échappement porc-épic », réducteur de flammes sur les beaufighters). Ces réducteurs étaient uniquement montés sur des moteurs Bristol Hercules

 On remarque également la présence de la roulette de queue (de modèle BG oleo-pneumatic – post. Mod 42) entre le fuselage avant et ce moteur. Il est très vraisemblable que la partie manquante du fuselage arrière, la queue de l’appareil se trouvent sous l’épave de l’appareil, celui-ci s’étant brisé lors de l’amerrissage ou lorsqu’il a heurté le fond.

Le train d’atterrissage :

Bien conservé, en position rentré, il est également un des principaux éléments d’identification. Ce train d’atterrissage de type Loockheed long-stroke i a remplacé les trains de type Vickers montés sur les Bristol Beaufort et se trouve principalement sur les  Bristol Beaufighter.

The whipering death (La mort murmurante)

La naissance du Beaufighter est due à une suite d’événement remontant au début des années trente quand le ministère de l’air, en liaison avec la plupart des industriels aéronautiques britanniques, décide de moderniser l’équipement de la Royal Air Force (R.A.F) après deux décennies de négligence, de restriction budgétaire et après une crise et une récession aux effets catastrophiques.

Parmi les manufacturiers, la Bristol Aeroplane Company (rebaptisée ultérieurement Bristol Aircraft Ltd.) soumet de nombreux projets de chasseurs monoplace armés de canons qui seront tous refusés. Grâce aux recherches menées et à l’expérience acquise lors de ces projets, la Bristol Company est à même de satisfaire les futurs besoins de la R.AF, et dès le mois d’Août 1938 s’engage dans la production de ses avions Blenheim et de leur dérivé le bombardier torpilleur Beaufort. En Octobre 1938 les Beaufort commencent juste à remplacer les Blenheim IV sur les lignes de production. Les ingénieurs proposent la réalisation d’un « Beaufort Fighter’ qui utilisera une grande partie des composant du Beaufort en modifiant seulement une partie du fuselage, en ajoutant une batterie de quatre canons de 20mm Hispano-Suiza et en remplaçant les moteurs Taurus par des Hercules (augmentant de 50% la puissance). L’avion en gagnera son nom « Beaufighter » contraction de « Beaufort Fighter » et une conception extrêmement rapide d’environ 6 mois. Le premier prototype de Beaufighter fit son vol d’essai le 17 juillet 1939. La fabrication de cet appareil fût tellement rapide que les moteurs initialement prévus (Hercules mark VI) n’étaient pas prêts. Il sera successivement équipé de moteur Hercules I-SM, Hercules XI,  Hercules III, Rolls-Royce Merlin XX,  Hercules  VI. La sous motorisation de l’appareil dans certaines version fut responsable d’un mauvais comportement (surtout dans les phases de décollage et d’atterrissage) et entraîna des modifications concernant la partie arrière de l’avion (augmentation de la surface du plan fixe vertical, création d’un dièdre pour le plan fixe horizontal,…). Il faudra attendre le Beaufighter Mk VI pour que la majorité des problèmes engendrés par le manque de puissance des moteurs soient réglés.

On citera pour mémoire les principales version réalisées :

Beaufighter Mk If : chasseur nocturne produit équipé de moteurs Hercules XI (f pour fighter).

Beaufighter Mk Ic : version de lutte anti-navire (c pour coastal command).

Beaufighter Mk IIf : chasseur nocturne équipé de moteurs Rolls-Royce Merlin XX de 1 280 ch,.

Beaufighter Mk VIf : chasseur nocturne équipé de moteurs Hercules VI ou XVI de 1 675 ch et d’un radar amélioré (AI mark VIII) logé dans un nez en « dé à coudre ».

Beaufighter ITF Mk VIc : version de lutte anti-navire armée de torpilles équipée de moteurs Hercules de 1 675 ch et de 8 roquettes de 27 kg en remplacement des mitrailleuses. Version produite à 693 exemplaires.

Beaufighter TF Mk X : version équipée de moteurs Hercules de 1 770 ch, d’un radar de recherche, d’une torpille et de bombes légère ou de roquettes 

Beaufighter Mk XI : Similaire au Mk X, mais sans la capacité d’emporter une torpille.

Production des différents type d’appareil (Grande Bretagne) :

Mk If :  557

Mk Ic :397

Mk IIf :450

Mk V :2        (version expérimentale à tourelle)

Mk Vi :1830

Mk X :2205

Mk Xi :163

Total :5562 

Le Bristol Beaufighter reste une figure fameuse de la R.A.F car il fut le chasseur le plus lourdement armé en service de 1940 jusqu’à l’apparition des missiles aériens à la fin des années 1950. En dépit de la connotation française de son surnom universel « Beau », son aspect n’était pas très esthétique mais évoquait plutôt une arme de guerre brutal et pugnace, une pure machine de guerre adorée par ses pilotes. Les « Beaus » étaient très résistants aux chocs et aux atterrissages forcés, sauvant ainsi la vie de centaines d’équipages élevant le sentiment de confiance entre l’homme et cette machine à un degré rarement égalé par d’autres appareils.

Il fut utilisé pendant la seconde guerre mondiale sur de nombreux théâtres d’opérations en Europe, mais également en Asie et dans le Pacifique où il gagna son surnom de « mort murmurante » donné par les japonais en raison de sa puissance de feu et du faible bruit des moteurs (Hercules).

Le 417 th Night Fighter Squadron

Les restes du Beaufighter ne permettant pas une identification précise de sa version, une étude sur les rapports d’accident et de pertes de ce type d’appareil sur le théâtre d’opération méditerranéen (Mediterranean theatre operation : MTO).

Deux pertes furent recensés dans ce secteur :

Perte d’un Beaufighter MM839 piloté par le capitaine John S.M Lee et son opérateur radar le lieutenant Leonard R. Potter au cours d’un vol d’essai de nuit. Un second Beaufighter décrivit la chute de l’appareil dans l’eau à grande vitesse. Des navires recherchèrent les débris ou des survivants en vain. La localisation du crash est peu précise, simplement à l’Ouest de Marseille.

Perte d’un Beaufighter ND204, piloté par le lieutenant J.W « Woody » Grange et son opérateur radar le lieutenant John Sunyar. La localisation de l’amerrissage est précise ; dans le Golfe de Fos, au sud de Port de Bouc à cause de la panne du moteur tribord. L’équipage a été secouru.

Au vu des éléments relevés sur le site et de la localisation de l’épave peu de doutes subsistent. L’appareil reposant dans le golfe de Fos est donc très vraisemblablement le ND204.

 Des recherches approfondies nous apprennent que cet appareil était en service dans l’armée de l’air Américaine et qu’il appartenait à la 417èmeescadrille de chasseur de nuit. Nous avons contacté le lieutenant colonel Braxton « Brick » Eisel, historien officiel de l’armée de l’air Américaine et auteur d’un ouvrage sur la 417èmeescadrille de chasseur de nuit dont l’aide fut précieuse.

Le ND204 est un Beaufighter de type Mark Vif ; chasseur nocturne équipé de moteurs Hercules VI de 1 675 ch et d’un radar amélioré (AI mark VIII) logé dans un nez en « dé à coudre ».

 Les numéros d’immatriculation des avions loués par la R.A.F restant les mêmes, l’historique de l’avion est connu ; construit par Bristol Aerospace Ltd. sur le site de Filton, il fut d’abord en service dans la 301 FTU (Ferry Training Unit) dont le but était d’entraîner les équipages pour les livraisons d’appareils aux unités actives (surtout en Afrique du Nord et au Moyen-Orient),  et ensuite mis à la disposition de l’U.S. Air Force.

Le prêt d’appareils Anglais à l’armée Américaine peut surprendre mais s’explique par l’avance prise par la R.A.F au début de la guerre sur l’utilisation des radars et de chasseurs de nuit sous la pression des raids aériens Allemands.

Après l’Afrique du Nord, la Corse, la  417èmeescadrille fut basée à Le Vallon dans les bouches du Rhône. Une de ses missions les plus fameuses fut peut-être l’attaque de l’avion Allemand Condor qui transportait de l’or et des trésors nazis volés par Reich dans les pays occupés vers l’Espagne

J.W « Woody » Grange, un pilote chanceux

Le 25 septembre 1944 avec leur amerrissage dans le Golfe de Fos le lieutenant Grange et son opérateur radar le lieutenant Sunyar furent les premiers à essuyer une incroyable série de pannes de moteur au sein de l’escadrille.

Quelques jours plus tard, suite à une avarie des deux moteurs ils furent obligés de sauter en parachute au dessus de montagnes. Dans la nature pendant plusieurs jours ils retournent ensuite dans leur escadrille.

Lors d’un nouveau vol Grange et son opérateur perdent de nouveau leurs deux moteurs et doivent encore une fois amerrir en urgence….

Le dernier accident fit finalement craquer l’opérateur radar Sunyar. Durant un autre vol, peu après leur troisième accident un voyant de basse pression de carburant s’allumât. Par l’interphone le pilote dit « on y est » signifiant pour lui « on retourne à la base » et interprété par l’opérateur radar comme « nous allons nous crasher ». Arrivé à la base découvrirent un masque à oxygène et des écouteurs pendants, mais plus d’opérateur radar !! Quelques heures plus tard l’escadrille reçut un appel de la mère supérieure d’un couvent de la ville d’Istres pour récupérer l’opérateur radar qui avait sauté en parachute. Sunyar devint nerveux, tendu, buvant beaucoup et sera rapatrié aux Etats-Unis au début de 1945.

Mais ces accidents en série ne se terminèrent pas tous bien et de nombreux morts furent à déplorer. La cause de ces nombreuses pannes moteurs fut découverte ; le carburant était livré par tanker à Marseille et stocké dans d’énormes réservoirs. Le kérosène était ensuite transvasé dans des barils d’un peu plus de 200 litres pour être livré à l’escadrille. Ces barils étaient stockés sans leur couvercles entraînant un écoulement d’eau de pluie à l’intérieur. Les dockers ne s’ennuyant pas à vidanger les barils avant de les remplir de kérosène, les Beaufighters utilisaient un carburant mélangé à l’eau avec les conséquences tragiques qui en découlèrent.

Un devoir d’histoire

On pourrait reprendre les phrases d’introduction du lieutenant colonel B. Eisel dans son ouvrage sur les beaufighters dans la 417èmeescadrille de chasseurs de nuit : « Ils avaient 17,18,19 peut-être 20 ou 21 ans. Ils venaient pour la plupart de fermes et de petites villes Américaines […]. Ils ont joué un rôle unique, peu connu dans les conflits aériens. Ils ont écourtés la guerre. Ils ont aidés à sauver le monde. C’est leur histoire ».

A nous, scientifiques, de faire connaître cette histoire, ces hommes dont certains ont payé de leur vie notre liberté, avant que ces vestiges sous-marins sous l’effet du temps et de l’homme ne disparaissent à jamais.

Bibliographie :

Beaufighter. Chaz boyer. Ed. William Kimber

The Bristol Beaufighter– A comprehensive guide for the modeller. Richard A. Franks. SAM Publications

AP2095Pilot’s note general. Ministère de l’air

AP 1721A,F & J . Beaufighter aircraft. Two Hercules engines – Ministère de l’air

Beaufighters in the night. 417 Night Fighter squadron. Lt. Col. Braxton Eisel. Ed. Pen & sword aviation

Bristol Beaufighter. Jerry Scutts. Ed. Crowood aviation

The armed rovers– Beauforts & Beaufighters over the Mediterranean. Roy C. Nesbit. Ed. Airlife

Camouflage & markings Bristol Beaufighters– RAF Northern europe 1936-45. N° 9. Ed. Ducimus Books Ltd.

British Aircrafts Guns of World War Two. Vol. 9. Ed. Hippocrene bokks Inc.

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